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 L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme

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MessageSujet: L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme    Ven 11 Avr - 2:27


La journée n’était pas encore terminée pour beaucoup que le ciel s’obscurcissait déjà, déversant une atmosphère triste et froide sur les rues de Paris. Je me hâtais, inquiété par les nuages qui s’amoncelaient au-dessus de ma tête. Je n’avais nulle envie d’affronter les éléments aujourd’hui, et cela aurait été trop bête de finir trempé alors que j’arrivais presque. Je m’arrêtais dans une rue assez large, devant un porche de pierre encadrant une haute porte de bois. Je poussais doucement la porte que je venais d’ouvrir à l’aise d’un trousseau de clefs rouillées, elle s’ouvrit sans mal. La petite cour parisienne était déserte derrière, et je la traversais sans un bruit avant de rejoindre le hall.

Voilà le lieu où je créchais désormais. J’avais trouvé il y a quelques semaines de cela une chambre à louer chez cet étrange homme. Cela ne dépassait pas mes moyens et surtout, il habitait à Paris même, alors que les quelques logements où j’avais erré jusqu’ici étaient dans la proximité de Versailles. L’habitant des lieux m’avait tout de suite semblé sympathique, et bien que son visage ne laissa pas deviner s’il songeait la même chose de moi, il ne s’était pas plaint de mes horaires étranges ni de mon air de nobliau peu fréquentable.

A vrai dire, je tâchais de me faire aussi discret que possible, et je ne l’avais croisé que rarement ces derniers temps. Je ne dormais pas toujours ici, et lorsque je rentrais, j’étais aussi silencieux que la mort tandis que je traversais les longs couloirs. A quelques reprises je l’avais aperçu et salué, mais nous n’avions, pour ainsi dire, jamais eu de réelle conversation.

En acceptant la chambre, je ne connaissais pas réellement sa réputation, mais peu à peu, comme lorsque l’on apprend un nouveau mot qu’il nous semble désormais entendre partout, je crus voir le nom de Werdenberg sur toutes les lèvres et cela ne fit qu’attiser ma curiosité pour un tel homme. Les scientifiques, et plus encore, les mathématiciens me fascinaient. Je ne connaissais que peu de choses de leurs expressions aux aspects cabalistiques mais il y avait dans ces rondes de symboles ésotériques quelque chose de magique, de vrai, qui m’attirait et me repoussait à la fois ; j’admirais la patience et des savants et des chercheurs… Jamais je n’aurais pu me concentrer et me passionner si longtemps pour un fait si minuscule, une expérience si insignifiante et qui se révélait plus tard être l’étincelle du progrès. Tout cela représentait un travail de fourmi minutieux, et je n’étais qu’une cigale dans la capitale.

J’avais pris pour habitude de rentrer par la porte de derrière, afin de ne pas déranger s’il se trouvait qu’il lisait ou qu’il recevait dans le salon qui jouxtait l’entrée, même si j’avais bien souvent l’impression que l’appartement était désert, je ne cherchais jamais à vérifier.

Aujourd’hui cependant, l’absence de compagnie humaine et le ciel menaçant avaient insufflé dans mon humeur une mélancolie désagréable, et je renâclais à l’idée de passer la soirée seul, penché sur les pages abîmées d’un livre que je connaissais déjà. Je n’avais en effet que peu d’affaires, car j’étais assez nomade et je n’emportais avec moi que ce qui me tenait à cœur. Je me dirigeais donc vers le petit salon, auquel je savais que j’avais le droit d’accéder sans crainte de troubler M. Werdenberg. Un feu terne crépitait dans la cheminée et durant un instant, je me crus dans un tableau hollandais tant les ténèbres relatives de la pièce lui conféraient une ambiance mystérieuse.

La pièce était vide, et j’ignorais si le savant travaillait quelque part ou s’il était encore dehors, à affronter la pluie qui ne tarderait pas à tomber. Je m’approchais des flammes et laissais mon esprit divaguer et se perdre dans l’incandescence.
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MessageSujet: Re: L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme    Ven 11 Avr - 6:10

Rarement, dans ma vie, à ce que ma mémoire m’en dit, je n’avais eu à faire à un tel splendide imbécile. J’en étais, d’ailleurs, ce soir-là, avant de rencontrer le Marquis de Sandres dans le salon, encore plutôt troublé. Mais peut-être devrais-je vous raconter l’épisode que j’évoque ici, avant de parler du Marquis.

Peu avant de rentrer à ma résidence sous la pluie battante – typique de la pleurnicheuse Paris – j’avais pu donner un cours à des jeunes curieux. Pendant ce cours, j’avais eu à résoudre un problème d’une simplicité affligeante, et, un de mes auditeurs, qui s’imaginait être le seul de nous deux à s’ennuyer, m’a interrompu :
- Ne pouvait-on pas  utiliser le calcul différentiel ? M’avait-il dit.
Ce qui, sur le ton qu’il a employé, semblait vouloir dire : « J’aimerai savoir pourquoi vous nous faites perdre du temps, je trouve votre façon de faire très longue et rébarbative et j’ai la sensation d’être un cas d’or en mathématiques parce que je connais deux formules par cœur. »
Patient, j’ai répondu. Et je le regretterai par la suite, il m’aurait suffi de dire « Silence. », ça aurait été plus judicieux.
- Si. Mais je préfère faire comme ça.
J’ai tourné la tête pour le gratifier de cet argument qui clôt – normalement – tous les débats. Et ce fut en tournant la tête, justement, et en posant mes yeux sur lui, que j’ai pu voir toute la bêtise et l’orgueil du petit individu qui m’avait posé une question. Il a haussé les sourcils, plissé les yeux, émit un souffle volontairement sonore avec sa bouche, et avancé le visage vers moi – ce qui signifiait « Je fais semblant de ne rien comprendre à ce que vous dites et je me retiens d’affirmer que vous êtes un incompétent car vous êtes mon professeur mais je suis bien plus intelligent que vous. » – avant de dire :
- J’ai assisté au cours de Nicolas de Condorcet, lui utilisait les différentielles pour les questions de maximis et minimis. Le calcul est nettement plus rapide.
Je souhaitais aussi, à ce moment-là, que tout soit « nettement plus rapide », mais, pas le « calcul », plutôt cette conversation totalement inutile.  Dans ma tête, tout est entré en collision, car je ne comprenais vraiment pas pourquoi cet être insignifiant ne se taisait pas.
- Condorcet fait ce qu’il veut. Par ailleurs ça n’est pas le calcul que je cherche, mais la démonstration rigoureuse. Et, en ce qui concerne la rigueur, je trouve l’approche de Fermat, que j’emploie ici, bien plus fine que le grotesque calcul différentiel.
Normalement, lorsque j’hausse le ton, les jeunes se taisent. Celui-ci s’est mis à rigoler.
- Vous remettez en cause la rigueur du calcul différentiel ? Plus personne ne le fait depuis plus d’un siècle.
- Faux. Avais-je pris la peine de répondre. Personne ne remet en cause son utilisation depuis longtemps certes, mais beaucoup sont ceux qui le trouvent trop peu rigoureux. Fermat, lui, n’a pas la prétention de travailler avec l’infiniment petit, je préfère cette approche. Quand je peux éviter les différentielles, je le fais.
- Vous nous faites perdre notre temps.
- Si tel est votre avis, alors, sortez, car vous me faites perdre le mien. Tout le monde y aura trouvé son compte.
Je me souviens alors qu’il m’a regardé avec des yeux de poisson. Rien, absolument aucune intelligence ne pétillait dedans. J’ai dû répéter :
- Sortez.
D’une voix forte et vibrante. Il s’est levé et m’a intimé, en pointant un doigt accusateur vers moi :
- C’est une honte ! J’en parlerai à mon père !
Avec cet air qui semblait signifier : « Tu sais très bien qui est mon père, c’est un homme influent et puissant, bien plus que toi et tes démonstrations de bas étage ! », alors que je n’avais pas la moindre idée de qui était son père.
- Faites-donc. Avais-je dit. Parlez, usez de votre langue, comme vous savez bien le faire, moi je préfère user de ma cervelle.

Ainsi s’était donc terminée cette épuisante discussion. Ce que j’avais gardé en tête, et ce qu’il faisait encore écho dans mon crâne, alors que j’arpentais les couloirs de ma demeure Parisienne, c’était cette phrase : « Plus personne ne le fait depuis plus d’un siècle. ».  Un siècle c’était précisément l’âge du calcul différentiel, ce qui rendait ce propos aussi aberrent que prétentieux.
J’avais eu à faire à des gens d’un orgueil fabuleusement faramineux dans ma vie, beaucoup d’ailleurs,  mais c’était une des premières fois qu’il m’était donné de rencontrer un homme à la fois orgueilleux et dénué de tout génie. Comme si son orgueil sortait de nulle part, ou lui avait été offert en complément avec son baptême.
Une personne qui est orgueilleuse et qui a quelques petites raisons pour l’être, ça me fait rire, mais c’est dans l’ordre des choses. En revanche, un petit homme ridicule, ne possédant aucune connaissance et aucun atout,  et qui se voit être orgueilleux sans avoir la moindre excuse pour en comprendre la raison, je ne l’accepte pas.
C’était pour ça, en cette soirée, que cette phrase me tournait en tête, et que j’errais sans but. Heureusement, j’ai pu, à mon grand étonnement, car je n’avais pas l’habitude de le voir ici, croiser le Marquis de Sandres dans le petit salon.
Sans y penser, presque naturellement, en l’apercevant, j’ai prononcé cette phrase :

- En âge, me donneriez-vous plus d’un siècle ? Ou plutôt moins ?
J’arrivais dans son dos, il semblait fixer le feu. Les mains dans le dos, j’ai avancé jusqu’à sa hauteur, avant de certifier – avec mon éternel accent allemand qui ne veut pas disparaitre :
- Car j’ai certains élèves qui ont l’air de ne pas bien le savoir. Faudrait-il leur donner un cours sur les ordres de grandeurs ?
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MessageSujet: Re: L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme    Sam 12 Avr - 23:31


Les flammèches dansaient et tournoyaient, réchauffant mes mains et mon âme. Telle une valse fantastique qui m’envoutait, mille nuances luminescentes s’enchainaient et se mélangeaient, attirant irrémédiablement mon regard vers cette chorégraphie infernale. Poussé par je ne sais quel instinct peu raisonnable, je me surpris à lever la main et à l’approcher du feu, jusqu’à ce que sa chaleur caresse et brûle presque le bout de mes doigts. Des oiseaux dorés s’en approchèrent, mais alors qu’ils atteignaient presque ma matérialité, une voix s’éleva derrière moi. Je sursautais et j’éloignais vivement ma paume des flammes.
Je me tournais vers mon interlocuteur, un air mi-surpris mi-pensif peint sur les traits. Je le fixais un instant de mes prunelles brunes et puis tournant légèrement la tête de côté je répondis :

- Je ne sais pas, préférez-vous être de ce siècle d’ennui ou du dernier ?

Je m’aperçus assez rapidement que ma question rhétorique pouvait se révéler odieusement impolie, mais j’espérais qu’un homme capable de lancer une conversation de la sorte comprenne l’ironie que j’y plaçais.
Je n’avais que peu l’occasion de fréquenter la jeunesse, seuls les plus passionnés retenaient mon attention tandis que je m’enfuyais à l’approche de jeunes fils prodigues aux conversations hautaines et affreusement ennuyeuses. Je souris.

- Parfaitement entre nous et sans mettre en cause vos capacités pédagogiques, je crains que certains esprits soient obtus à l’appréhension de nouveaux concepts. Certains ne se réfèrent qu’à ce qu’ils connaissent et maîtrisent, et ils s’y agrippent désespérément, j’ai déjà remarqué ce genre d’attitude chez quelques jouvenceaux poudrés.

J’avais dit tout cela en regardant à moitié dans le vide, comme perdu dans les souvenirs des visages qui apparaissaient à mon esprit tandis que je les invoquais, pour soutenir mon propos. Quel étrange effet sur ma conversation avait ce temps lourd et humide. Si je n’avais pas ma langue dans ma poche, il était rare de me voir donner un avis concret sur ce que j’observais dans la société et peu pouvaient se targuer d’avoir une idée de mon opinion… Et voilà pourtant que je devisais sans pudeur d’âme des tares de ce siècle, alors que j’y avais à peine été invité.    
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MessageSujet: Re: L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme    Ven 18 Avr - 2:07

- Exactement, avais-je répondu au Marquis, et c’est d’ailleurs très précisément le problème qui m’occupe aujourd’hui, je crois.
J’avais apprécié sa question concernant le siècle précédent. Ne sachant pas vraiment ce que, pour lui, évoquait le XVIIème siècle, il était certain que de mon côté : Descartes, Pascal, Fermat, Newton, Leibniz, que de grandes idées, de grandes rigueurs, de fortes découvertes ! Ce siècle est, pour moi, certainement plus parlant que celui dans lequel je vis à présent, c’est certain. Je m’étais dit que je le questionnerai sans doute, plus tard, à ce sujet. En attendant, je choisissais de lui conter mes mésaventures de l’après-midi passé, si bien que je le fis. Lui ordonnant presque de s’asseoir sur un siège, en face du feu, tout en faisant la même chose, je lui racontai de manière brève et sans réellement rentrer dans les dialogues. Avec un petit sourire aux lèvres je conclus :
- … alors je lui ai intimé de sortir, et il l’a fait en ronchonnant. Il se pensait invincible à cause de l’avis de Condorcet, et il s’est rendu compte que non seulement il n’était pas Condorcet, mais qu’en plus, même s’il l’avait été, je l’aurais chassé de la même façon.

A ce moment-là, un souvenir a surgi dans mon crane. Une lumière, me choquant tout autant par son côté spontané que par son inexistence passée : je me rendais compte que j’étais vraiment devenu intensivement sénile pour avoir oublié ce détail.
- Tiens. Je viens de me souvenir que Condorcet me détestait.  Dis-je d’un ton parfaitement naturel.
Je souris et un petit rire s’échappa de mes lèvres, alors que je me levais, pour venir fouiller dans la bibliothèque.
- C’est peut-être à cause de ça finalement. Peut-être que Condorcet a lui-même mentionné dans son cours le fait que j’employais la méthode de Fermat, en se moquant.  Ça me semble probable.
Après avoir remué plusieurs papiers, je me rendis compte qu’il était presque certainement impossible que ce que je cherchais se trouve dans la bibliothèque du petit salon. Je décidai que ça devait-être dans un autre bureau. Je me tournai donc, les lèvres remontées d’un air malin vers le Marquis de Sandres, et lui demandai :
- Attendez ici quelques instants. Je vais vous montrer. Ça devrait vraiment vous amuser, j’ai rarement eu des lectures plus divertissantes.

Et suite à ce conseil, je m’écartai donc du petit salon pour m’engouffrer dans un couloir étroit. Je ne savais pas précisément pourquoi je cherchais tant à partager de telles histoires avec Monsieur le Marquis, mais j’avais une sorte de certitude en moi. Je nourrissais la conviction que ce Marquis, à qui je n’avais que rarement parlé, portait sur le monde un regard semblable au mien. Cynique et désabusé.  Je m’identifiais donc, probablement, un petit peu. Sans doute à tort. Ce jour-là, je ne pouvais pas le déterminer réellement, mais je m’en fichais.
Après un instant de recherche intense, peut-être bien plus intense que les efforts réunis de tous mes collègues mathématiciens en ce qui concerne les preuves de leurs théorèmes, je trouvai enfin l’enveloppe.

Je revins vers le Marquis de Sandres, triomphant, levant haut ladite enveloppe.
- M. de Borda, un scientifique assez original – vous savez, il est grand, imposant, il parle avec une voix très forte et un accent du sud de ce pays extrêmement prononcé, et semble aussi peu subtil qu’un éléphant de mer : ce qui a, d’ailleurs, tendance à le faire passer pour un imbécile, ce qu’il n’est pas du tout – donc, ce M. de Borda m’a un jour envoyé une lettre, qui n’est pas celle-ci. Elle me demandait mon avis sur une méthode de scrutin qu’il avait mis en place.
Voyant ce qui pourrait être du scepticisme dans l’œil de mon interlocuteur, je me prononçai donc, sur ce sujet que moi-même je considérai avec beaucoup de scepticisme. C’était d’ailleurs sans doute pour ça que j’avais vu du scepticisme dans son œil.
- Oui, Condorcet et lui adorent essayer de trouver des moyens de vote qui permettraient au grand nombre de donner son avis, de la manière la plus représentative possible. Ils n’ont pas grand-chose d’autre à faire vous savez, les pauvres. Donc, ce M. de Borda comparait sa méthode à celle de Condorcet. Pour moi, les deux me semblaient sans intérêt, triviales, et leur démonstrations, surtout, me semblaient trop peu rigoureuses. Pour moi, ils cherchaient à tâtons en se chamaillant, et ne prouvaient rien. Donc j’ai répondu à l’aimable Borda que je n’avais pas vraiment d’avis, que je ne travaillais pas sur l’arithmétique politique, que je trouvais ça trop peu rigoureux et un peu ridicule, mais que comme il me demandait mon avis j’allais simplement lui dire que je trouvais sa méthode meilleure que celle de Condorcet. Ce qui était sincère.
Je souris, puis tendais l’enveloppe au Marquis de Sandres, tout en concluant.
- Quelques semaines plus tard, j’ai reçu ceci. Je vous laisse en juger.

Dans l’enveloppe, un papier muni d’une écriture manuscrite ronde et bien lisible :

«  Monsieur le Professeur Werdenberg,

      Je vous fais parvenir cette missive dans le but, avant tout, d’exprimer mon grand respect pour l’homme dévoué aux mathématiques que vous êtes. Je reconnais que votre esprit est brillant et plein de finesse, et que vous êtes, pour moi, comme pour nous tous, un maitre et un exemple.
C’est pourquoi je suis étonné, et déçu, maitre. Moi qui portait, pour vous, une si puissante et inébranlable estime, moi qui vous aurait défendu contre tous, je me retrouve à être humilié et insulté par votre propre plume. Cela m’a troublé,  et profondément blessé.

      Il m’avait semblé, d’après ce que j’ai pu lire et entendre de vous, que jamais vous n’aviez travaillé sur les élections au scrutin, et que tout ceci était bien trop moderne pour vos connaissances et intérêts personnels. De manière générale, jamais vous n’avez été dans un processus de recherche. Pourquoi, dans ce cas, sabrer un projet tel que le mien, au profit de celui de M. de Borda ? Dois-je y voir une attaque personnelle, ou bien une tentative désespérée de se faire remarquer ?

      Un maitre et un mathématicien tel que vous ne devrait pas avoir à se baisser à de telles pratiques. En attendant vos excuses, je mets cette mésaventure à l’ordre de la vieillesse, d’un problème d’incompréhension, ou de manque de clairvoyance de votre part en ce qui concerne les élections au scrutin. Je ne puis imaginer une autre explication.

      Avec mon respect.

      Nicolas de Condorcet »
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MessageSujet: Re: L'air vicié vivifiait mon vague à l'âme    Ven 20 Mai - 0:38


Je dévisageais avec un air amusé mon interlocuteur. N'allez-pas imaginer que je m'amusais de lui, au contraire, il y avait quelque chose dans son discours qui me ravissait. Bien qu'il fasse partie d'un monde auquel j'étais totalement étranger, il m'y incluais volontiers, et je me laissais guider sans broncher. Les mathématiciens m'avaient l'air de sacrés courtisans.

J'écoutais donc assidûment Monsieur de Werdenberg et tandis que les noms apparaissaient, j'imaginais une ribambelle d'individus. Qu'importait le sujet, la nature humaine restait la même.

A la mention de méthode de scrutin, je haussais un sourcil. Voilà quelque chose qui était suffisamment concret pour que je le comprenne. C'était d'ailleurs sans doute là ce qui désintéressait totalement le professeur. Cela semblait aussi fastidieux que vain, car à quoi pourrait servir une méthode qui permettrait effectivement au grand nombre de s'exprimer. Aucun des membres « de l'élite » ne voudrait se risquer à l'utiliser. Je contins un rictus méprisant face à l'utopie hypocrite de ces gens.

J'attrapais le papier que l'on me tendait avec curiosité. Après tout, il y avait peut-être une étincelle scientifique en moi, mais au lieu de disséquer diverses équations ou cadavres, je m'intéressais aux esprits. On trouverait sans doute un mot pour cela dans le futur, et paradoxalement, celui qui s'en rapprochait le plus aujourd'hui était « humaniste ». La pensée me fit rire, et je me sentis obligé de me justifier.

- Je viens à l'instant de considérer que de loin, on pourrait m'appeler humaniste. La pensée est amusante lorsque l'on sait qu'il n'y a rien de plus sombre à mes yeux que la nature humaine.

Je ne voulais néanmoins pas passer pour un romantique terni et j'ajoutais donc de plus amples réflexions.

- Ne me comprenez pas mal, je trouve l'étude des caractères passionnante… Mais une grande majorité d'entre eux ne vaut pas plus la peine d'être étudiés que cette méthode de scrutin que vous mentionniez. Laissez moi donc juger de ce Condorcet, et je vous dirai si je le vois comme une psychologie intéressante.

Je m'attelais à la lecture de la lettre, et quelques minutes plus tard, je ne pouvais plus retenir le rictus qui pointait précédemment. Je soupirais pour la forme.

- La susceptibilité est une basse forme de faiblesse.

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